Le Souvenir Gourmand d'Alessandra Sublet

"J'ai eu une enfance très gaie, ce qui se sent, je crois, dans l'adulte que je suis devenue. Je suis toujours la même. J'ai le souvenir d'un monde merveilleux, d'une époque de gaufres et de crêpes… Nous vivions à la campagne, dans la banlieue lyonnaise, à côté de chez mes grands-parents. Je passais beaucoup de temps dans les champs. Cela vous forme les sens, l'intuition, la façon de voir les choses, et je pense que ce n'est pas par hasard si, aujourd'hui, j'ai choisi de m'installer à l'extérieur de Paris. Mon grand-père s'occupait du potager, et ma grand-mère cuisinait beaucoup. En ce qui me concerne, je dois reconnaître que j'ai toujours été meilleure spectatrice qu'actrice et même si je suis gourmande, je me contente de préparer une cuisine de survie pour les enfants !
L'un de mes plus forts souvenirs reste la tarte à la praline, qui peut me donner des crises de foie, parce qu'il m'est impossible de m'arrêter. Petite, avec mes frères et soeurs, on passait souvent le week-end chez mes grands-parents et, c'est bien connu, il n'y a rien de mieux pour occuper les enfants que d'organiser une "séance pâtisserie" avec eux. Il y avait les meringues, qu'on déclinait de toutes sortes de manières, et notamment en les pilant et en les ajoutant à des tartes. Et puis cette fameuse tarte à la praline à tomber par terre, spécialité de la région lyonnaise. Ah ! ce mélange d'odeurs de bonbons et de gâteau sortant du four… Cela embaumait dans toute la maison. La vraie praline est rose, donc en plus c'était très joli. Ma grand-mère préparait une pâte simple, sur laquelle elle coulait une fine couche de pralines avant de la remettre au four. On la dégustait toute chaude, à la main. Plus tard, lorsque j'ai fait de la danse à l'opéra de Lyon, j'ai continué à m'acheter des sucreries, avec une prédilection pour la guimauve, car on croit toujours que les danseurs mènent une vie d'ascète, mais c'est faux. Ils mangent et fument beaucoup. Puis j'ai quitté Lyon et j'ai beaucoup voyagé. J'ai notamment passé quelques années à New York, et vous savez, ces petits hot-dogs que l'on trouve à tous les coins de rue, eh bien, ils avaient la même odeur sucrée que la praline de mon enfance. Et tout au long de ma (encore jeune !) vie, j'ai retrouvé cette odeur sucrée de bonbons grillés à des endroits totalement inattendus. J'ai eu une enfance simple, avec des plaisirs simples. Cela me sauve aujourd'hui. Et si d'aventure je m'avisais de prendre la grosse tête, ma grand-mère, celle de la tarte à la praline, serait là pour me rappeler que je fais un métier de clown !"

©  Souvenirs Gourmands, La Pâtisserie des Rêves, éditions Gründ