Le Souvenir Gourmand de Frédéric Mitterrand

"Ma grand-mère maternelle était une personne merveilleuse, que nous adorions. Je ne me suis jamais consolé de sa mort. Je passais une partie de mes vacances d'été chez elle, à Saint-Mandé, dans la région parisienne, ou à Évian. En août, il y avait pas mal d'anniversaires dans la famille, et notre gâteau de fête était un vacherin à la fraise ou à la framboise, je ne me souviens plus très bien, que nous achetions à la pâtisserie.
Et le grand jeu de mon grand-père, dont j'ai été la victime innocente avant que je ne me laisse plus piéger, était le suivant. Il s'étonnait : "Tiens, ce gâteau a une drôle d'odeur." Et, évidemment, je me penchais pour le sentir, c'est alors qu'il poussait ma tête dans le vacherin. J'en ressortais couvert de crème !
Vous l'aurez compris, mon grand-père était très farceur et tout le monde riait. Il faisait cette blague aux cousins qui venaient pour la première fois, aux malheureux amis qui ne savaient pas à quoi s'attendre… Le vacherin se retrouvait certes dans un drôle d'état, mais il restait extrêmement bon
et crémeux. C'est un souvenir que je laisse à l'enfance, adulte, je n'en ai plus jamais mangé.
Je n'étais pas un enfant particulièrement gourmand, mais les repas chez ma grand-mère faisaient l'objet de tout un cérémonial. Elle était une maîtresse de maison formidable, il y avait toujours une jolie table, très raffinée mais absolument pas clinquante. Elle nous servait une blanquette de veau délicieuse par exemple, et je dois reconnaître que je suis nostalgique de cette époque. Tout le monde passait dans cette maison d'Évian, on se baignait, on faisait du cheval, je me promenais dans la montagne et je m'y ennuyais aussi, les jours de pluie. C'était une vraie coupure dans l'année, des moments de suspension entre deux années scolaires. Parfois, je m'y retrouvais avec beaucoup de monde, parfois au contraire seul avec une domestique de Maman, Simone ou Helena. Et puis, un été, j'ai déclaré forfait car, sans le dire à personne, j'avais répondu à une petite annonce qui cherchait un enfant pour jouer avec Bourvil et Michèle Morgan. Je n'avais pas donné mon nom, trop connu à cause de mon oncle, juste mon prénom.
Le film s'appelait Fortunat et, après plusieurs bouts d'essai, j'ai été choisi à la stupéfaction de ma famille qui n'était pas au courant de ma démarche.
Je me souviens encore de Michèle Morgan arrivant au volant de sa Cadillac. Je crois que je lui rappelais son fils et elle était un ange avec moi. Quant à Bourvil, c'était un homme très cultivé, un libertaire doux et humaniste.
Nous étions en 1960, j'avais 13 ans, et ce tournage a contribué à ma passion pour le cinéma…"

©  Souvenirs Gourmands, La Pâtisserie des Rêves, éditions Gründ